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J 37 - « Ma mère va être toute seule… »

Mis à jour : mai 12

Les enfants protégés et placés s’inquiètent souvent pour leurs parents dont ils connaissent la vulnérabilité, d’où l’importance qu’ils aient régulièrement de leurs nouvelles pour se rassurer… La pandémie du Covid-19 ravivent ces questions pour les enfants.

Le souci de l’enfant envers ses parents

Quand, jeune pédopsychiatre, j’ai commencé à travailler dans un Foyer de l’enfance, j’ai beaucoup appris de ma chef de service expérimentée, puéricultrice de formation - tous ceux qui l’ont croisée la reconnaîtront -, qui avait l’habitude de dire : « Ces enfants n’ont pas toujours envie de voir leurs parents mais ils ont besoin de les savoir encore en vie. » C’était un adage nourri par 3 décennies d’observation et il m’en a fallu autant pour en comprendre la profondeur clinique.

Ce souci pour ses propres parents, appelons-là « la dette symbolique », est un fait anthropologique aussi ancien que les premières sépultures humaines. L’enfant en naissant devient responsable de ses parents et aïeux, du simple fait d’être reconnu et de porter leur nom. Pour l’humanité, les vivants doivent conserver le souvenir des morts et la fonction première assignée à l’enfant c’est d’entretenir la mémoire des anciens. Et d’abord celle de ses parents. Et tous les enfants, si jeunes soient-ils, sont convoqués par ce destin. Avoir un enfant c’est la garantie d’espérer qu’il portera votre nom, entretiendra votre souvenir après vous et le perpétuera. Ce sont les vivants qui portent les morts en terre et entretiennent les rites de la mémoire. Voilà pourquoi les contes pour enfants se terminent par « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants », sous-entendu « qui continueront à penser à eux après leur mort. »

Dans la Rome antique, lors de la cérémonie des amphidromia, sorte de présentation rituelle de la maisonnée et de la « domus », le nouveau-né, en recevant son nom, était aussitôt présenté devant l’autel domestique aux dieux Pénates et aux diui parentes, c’est-à-dire les morts honorés par le culte funéraire familial. Aujourd’hui encore le premier acte posé à la naissance d’un enfant est le plus souvent de "faire le tour de la famille" et prévenir ses propres parents en particulier à la naissance d’un premier né. Dans la culture contemporaine le culte des anciens prend d’autres formes dont la passion moderne pour la généalogie, les albums de famille, matériels ou virtuels, mais aussi la circulation entre générations de biens et objets. Les cadeaux faits à l’enfant par les anciens ont aussi cette fonction et les enfants très jeunes savent nommer leurs donateurs. Ce sont des actes rituels considérés du point de vue des adultes comme l’inscription de l’enfant dans la lignée familiale. Ce qui est nécessaire et juste car l’enfant a besoin de la sécurité d’une famille, ce qui est un besoin reconnu, inscrit par ailleurs dans les droits de l’enfant.

Mais, de la place de l’enfant, ces actes s’ils lui assurent filiation et sécurité, l’inscrivent aussi dans sa fonction de gardien de la mémoire, une obligation qui ne le quittera jamais. Il devient redevable. Un dot et une dette. Les enfants abandonnés, qui n’y échappent pas, s’imaginent orphelins de parents inconnus et toujours en devoir vis-à-vis d’eux. Et pour certains cela les ronge.

Quand, dans la famille, les liens d’une affection suffisamment saine accompagnent ces obligations dans la réciprocité, toute cette architecture des dons et des devoirs semble ordonnée et équilibrée. Cela apparaît comme un mouvement naturel de la vie humaine où le fort protègerait le faible, où la vigueur de la maturité porterait les plus jeunes, et où les valides viendraient soutenir les plus âgés.

Depuis la nuit des temps, nous sommes imprégnés, tous autant que nous sommes, de cette obligation qui si elle se décline au plan anthropologique, affectif, psychologique, est aussi inscrite dans les registres immédiats et concrets de la légalité et de l’économie. Ainsi le Code Civil énonce dans son article 371: « L'enfant, à tout âge, doit honneur et respect à ses père et mère» et définit dans l’article 205 le principe de l’obligation alimentaire : « Les enfants doivent des aliments à leurs père et mère ou autres ascendants qui sont dans le besoin. » C’est sur cet article que se fondent les contentieux de recouvrement de créances auprès des enfants des coûts de prise en charge en Ehpad par exemple.


Qu’en est-il de la dette symbolique pour les enfants maltraités ?

Pour les enfants ayant été maltraités « la dette symbolique » des enfants envers leurs parents dans une situation où ils ont été victimes paraît inique. Pourtant, il est extrêmement difficile qu’ils soient déliés de ces obligations sur le plan légal. La déchéance des droits parentaux, rarissime, pourrait les libérer de la première et l’article 207 : « néanmoins, quand le créancier aura lui-même manqué gravement à ses obligations envers le débiteur, le juge pourra décharger celui-ci de tout ou partie de la dette alimentaire », de la seconde. Les procédures sont incertaines et les décharger de ce fardeau, injuste dans leur situation, reste souvent hors de portée.


Bastien, 20 ans, m’explique qu’il est allé voir l’inspecteur de l’Aide Sociale à l’Enfance afin d’obtenir une attestation sur toutes ses années de placement afin d’être assuré de ne jamais risquer devoir subvenir aux besoins de ses parents. Ceux-ci lui feront la grâce de mourir suffisamment jeunes pour qu’il n’ait pas l’obligation de devoir produire ce document devant une administration chargée du recouvrement des contentieux sociaux de la dépendance.


Mais il est encore beaucoup plus compliqué de libérer ces enfants du devoir anthropologique, affectif et psychologique de se préoccuper de leurs parents, une dette permanente, même quand ils se sont autorisés à d’autres affiliations, auprès d’une famille d’accueil ou auprès des parents d’un conjoint par exemple. Quelques-uns parviennent à l’âge adulte à adopter une position de sollicitude plus ou moins distante vis-à-vis de leurs parents défaillants, sans leur rester aliénés, mais cela reste peu fréquent. Les observations de la Recherche Saint-Ex sur le devenir de jeunes enfants placés suivis jusqu’à l’âge adulte en témoignent.


L’inquiétude des enfants pour leurs parents lors du confinement.

Pour les jeunes enfants placés la pandémie du Covid-19 ravive cette question de la « dette symbolique » car ils perçoivent le danger ambiant et ont conscience de la vulnérabilité et de l’insécurité dans laquelle vivent leurs parents, les ayant eux-mêmes éprouvées avant d’être mis en sécurité. Ils s’inquiètent donc encore plus pour leurs parents.


Eloïse, 5 ans, placée chez sa grand-mère, s’inquiète pendant l’épidémie de Covid pour sa mère qui présente des troubles psychiques. Bien qu’elle commence à être capable d’en nommer les conséquences « Maman elle est pas attentive. Maman elle promet des choses qu’elle fait jamais. Maman elle écoute pas. » Éloïse peut ajouter que « Maman est dehors faire les courses et c’est dangereux ». Éloïse s’inquiète de savoir si sa mère saura se protéger : «Maman est malade, elle a mal à sa tête», mêlant ressentiment, déception et inquiétude.


Nicoletta, 11 ans, placée dans sa famille d’accueil depuis l’âge de 6 ans vient d’apprendre que le Juge des enfants a ordonné le placement de son dernier petit frère, 2 ans et demi. Elle est très fâchée après le Juge : « Il va voir ce qu’il va voir le Juge ». Les quatre aînés, dont elle, ont été placés successivement les uns après les autres entre l’âge de deux et quatre ans. Sa mère a toujours eu un enfant avec elle au domicile. Nicoletta est très attachée à sa famille d’accueil et ne revendique en rien de retourner chez sa mère. Elle exprime sa vindicte contre le Juge mais ne dit pas que c’est une mauvaise décision pour son frère mais juste son inquiétude pour sa mère : « Ma mère va être toute seule… ». Lors du confinement celle-ci lui a par d’ailleurs annoncé que le dernier chiot de la maison s’est peut-être cassé la patte et que « s’il faut l’opérer ce sera avec l’argent des anniversaires ». Entre rancune rentrée et déception masquée, Nicoletta qui garde son quant-à-soi s’inquiète néanmoins à nouveau pour sa mère : « Elle va aller au supermarché, c’est pas bien».


C’est le paradoxe terrible auquel sont exposés les enfants maltraités dans le cours de leur existence, protégés un temps de leurs parents par la société puis contraints ensuite par la loi à devoir garantir leur sécurité matérielle et d’avoir la responsabilité, du fait du droit coutumier de la dette symbolique, d’entretenir leur souvenir.

On observe cette contradiction à l’identique sur le temps du placement par l’obligation faite à certains enfants de rencontrer physiquement leurs parents alors qu’ils se trouvent en insécurité psychique à leur contact.

En effet, cette obligation sociale des visites présentielles obéit d’abord à l’injonction anthropologique de la « dette symbolique », qui constitue un droit coutumier non écrit et immuable qui s’impose à l’insu de chacun et se montre beaucoup plus puissant que la loi écrite. De ce fait, bien qu’à l’évidence l’observation des relations de certains enfants avec leurs parents lors des visites autoriseraient à les limiter, les parents continuent à bénéficier de l’exercice de leur droit de visites présentielles pour la seule et unique raison que les enfants leur en sont redevables, selon ce droit coutumier intemporel et universel, mais ni écrit, ni nommé comme tel. C’est un état de fait rarement interrogé.


La loupe de la distanciation sociale sur les visites parentales : un effet de révélation

La pandémie du Covid et le confinement ont eu l'effet d'une loupe sur cet état des choses et ont rebattu les cartes : les visites familiales sont suspendues et pour certains enfants maltraités et placés elles ne leur manquent pas, ils en sont au contraire apaisés. Mais ils continuent néanmoins à manifester dans ce contexte d’épidémie le besoin d’être rassurés sur la situation de leurs parents : « Comment vont-ils ? ». On observe de façon évidente, dans ces situations et dans ce contexte, par cette sorte d’expérience de laboratoire que constitue la distanciation des visites, la révélation de la dissymétrie entre les attentes de l’enfant et les demandes des parents dans le temps de la rencontre. Pour d’autres enfants les relations avec les parents sont plus simples et moins souffrantes, mais on peut quand même y observer cette dissymétrie, moins problématique dans ces cas-là.


Paco, deux ans, placé tardivement, présente des troubles de retrait relationnel massif à la pouponnière, il déchire ses photos perso et décolle le papier peint. C'est au point qu’au début du confinement il n’a manifesté aucune expression de douleur malgré un panaris d’un doigt. Ceci résulte des grandes carences dont il a été victime : même la douleur n’a pas pris de sens pour lui, personne n’a jamais soufflé sur ses petits bobos, ni consolé ses pleurs. Pourtant ne plus voir ses parents l’anéantit. Il s’effondre petit à petit. La puéricultrice organise une visio-visite avec ses parents où il n’a pas semblé montrer grand intérêt pour leurs visages sur l’écran, mais clairement il alla mieux ensuite. Aude, pédopsychiatre du CMP est aussi appelée en renfort numérique (les consultations présentielles sont bien sûr déconseillées). Nino se rend dans sa chambre, se cache derrière son lit puis se montre et se cache et se montre. Coucou-caché numérique par écran interposé qui traduit son soulagement : on peut disparaître à la vue mais toujours exister. Lui sait le faire maintenant, donc ses parents aussi. Disparus mais pas morts : le voilà rassuré. Il pourra enfin se consacrer à d’autres choses, vivre et grandir par exemple.


De l’intérêt des visites médiatisées par l’usage du numérique.

C’est dans ces circonstances que, pour ces enfants insécurisés par les visites parentales, l’usage de visites médiatisées par un professionnel avec les outils de la visio-conférence – sans exclure une alternance avec des visites en présentiel quand cela redeviendra possible – prend tout son sens. La loupe de la distanciation permet de distinguer la question de l’enfant – vérifier que ses parents vont bien pour se rassurer sur leur état, quelques secondes lui suffisent parfois – de la demande des parents d’affirmer leur autorité parentale par l’exercice de leur droit, qui, à l’inverse de l’enfant, se manifeste fréquemment par des revendications sur la durée des visites. Dans d’autres situations, ce mode des visites médiatisée peut avoir un effet didactique et éducatif sur un positionnement des parents plus adapté et respectueux de l’enfant. La pandémie du Covid représente l’opportunité d’avancer dans l’expérimentation de ces modalités nouvelles d’aménager et d’accompagner les liens familiaux des enfants placés. (Voir le post sur le sujet dans ce blog)


Conclusion

Les parents du Petit Poucet ont cherché et finalement réussi à abandonner tous leurs enfants mais ce jeune héros de légende se consacrera ensuite à sauver ses parents défaillants qui avaient voulu le perdre.

Même maltraité, abusé ou négligé, l’enfant restera toujours redevable à l’égard de ses parents, ne l’oublions pas dans le présent pour espérer alléger son fardeau dans le futur.


Docteur Daniel Rousseau, pédopsychiatre, Programme Pegase


Lire aussi sur ce blog au sujet de l'intérêt des visio-visites familiales ou visio-conférences numériques pour le maintien des liens en Protection de l'enfance :

Les enseignements du confinement

https://www.programmepegase.fr/post/j-25-les-enseignements-du-confinement


L'écran, un espace de rencontre

https://www.programmepegase.fr/post/j-47-l-%C3%A9cran-un-espace-de-rencontre


Ma mère va être toute seule

https://www.programmepegase.fr/post/ma-m%C3%A8re-va-%C3%AAtre-toute-seule


Interview de Christine sur le continuité du service public en Protection de l'enfance (dont les visites numériques en visio

https://www.programmepegase.fr/post/interview-de-christine-la-continuit%C3%A9-du-service-public-en-protection-de-l-enfance


Lettre d'un premier de tranchée

https://www.programmepegase.fr/post/lettre-d-un-premier-de-tranch%C3%A9e


Les liens dans le bouleversement numérique

https://www.programmepegase.fr/post/j-23-les-liens-dans-le-bouleversement-num%C3%A9rique


Ce blog me passionne et me met le cerveau en ébullition

https://www.programmepegase.fr/post/j-39-ce-blog-me-passionne-et-me-met-le-cerveau-en-%C3%A9bullition

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