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J 70 - Bravoure et usure après 10 semaines de (dé)confinement...

Nous y voilà… 10 semaines de confinement, toujours autant de cadre contenant mais si contenant qu’il en devient étouffant…


Lundi 19 mai 2020

Pour qui ? Pour les plus petits qui manquent de lieux « soupape » pour décompresser, même si nous avons un jardin, mais celui-là ils le connaissent trop bien désormais et il fait tellement partie intégrante de ce cadre contenant au final…

Pour qui aussi ? Pour les plus grands, les ados, qui tout-à-coup prennent le pli, voire le repli, de s’enfermer, de faire silence, de s’évaporer, le nez dans le téléphone portable, la tête dans l’écran du PC ou qui plongent aisément dans ce flegme si épidémique qu’on leur connaît bien quand la situation les dépasse et qu’ils n’ont pas le courage de l’affronter…

Pour qui encore ? Pour nous les accueillants qui n’avons plus une seule minute de répit, qui sommes envahis H24 par ces enfants devenus progressivement macrophages, qui nous sollicitent sans demi-mesure, et qui craignent à chaque instant l’interruption brutale, la rupture de ce cadre si contenant, si sécurisant, si confortable qu’ils n’ont jamais connu aussi intensément, dont ils sont devenus addicts et qui à présent menace de les rendre dépendants de façon illimitée !

Voilà ce que j’observe aujourd’hui : ces tout-petits qui testent sans limite la teneur de notre positionnement et de notre bienveillance à leur égard, pensant réussir à nous faire flancher puisque dans leur construction initiale le cocon familial est si fragile ou pour certains ne ressemble qu’à un ramassis de débris éducatifs, de violence physique, de violence verbale et de carence affective, si peu fiable dans le temps. Alors nous aussi nous allons bien finir par céder sous leur pression, car c’est bien ce qu’il se passe habituellement avec leurs parents… Puis dans l’histoire ce sont eux les mauvais éléments et la raison de leur propre placement (ils sont tellement loyaux) donc il parait normal que la référence adulte finisse par les rejeter ! Et ce confinement accentue leur ténacité !

Sans moyen pour décompresser, je crains que ce confinement ne finisse par nous desservir, même si nous prenons toutes les précautions possibles pour éviter le chaos… les envahisseurs sont là et pour ceux qui présentent de réels troubles affectifs, le puits n’a pas de fond ! Ils deviennent notre ombre, notre double et même nous-mêmes parfois, réussissant à piquer notre propre place, à usurper nos identités pour se construire ce personnage qu’ils ne sont pas mais à qui ils aimeraient tellement ressembler, histoire de se débarrasser de ce lourd sac à dos qui les poursuit et qui les hante !

Nous sommes pris en otages les uns les autres et cette machination n’est que le résultat d’une situation sanitaire précaire insuffisamment prise en compte et surtout tellement imprévue… Oui nous sommes des professionnels et nous sommes empathiques… mais à quel point ?

Nous devons parfaitement nous connaître et faire preuve d’écoute les uns envers les autres mais aussi de beaucoup de sagesse : aujourd’hui je mets en avant cette valeur d’âme qui s’avère extrêmement nécessaire si nous voulons faire face et rendre le quotidien agréable et serein ! Et je conseille la pratique de la sophrologie et/ou du yoga avec les enfants, c’est aidant ! Merci aussi à ce beau temps qui est revenu et nous permet de positiver !

Puis nous construisons à notre méthode, avec nos ressentis et nos expériences, si bien que j’ai dû transformer ce semblant de vacances en école à la maison le matin, pour continuer à occuper tout le monde et à remplir ce grand vide qui ne cesse de les envahir et de décupler ; puis j’organise des récréations ludiques créatives l’après-midi… même le temps calme entre 13h30 et 14h30 n’est plus respecté par les plus jeunes qui sont angoissés à l’idée d’être écartés de mon attention même durant une petite heure.

Nous faisons du sport, nous chantons, nous jouons, nous expulsons au mieux nos tensions… mais ils sont affamés ces enfants et en réclament toujours plus !

Je tente de vous décrire le quotidien en théâtralisant les situations et pensées de chacun d’entre eux… pour vous donner un peu le ton de ce que l’on peut vivre ces temps-ci (même si je ne peux pas me mettre à la place de chacun d’entre eux et encore moins dans leur tête…)

ü A 4 ans, je ne dors plus, même le soir, je résiste au maximum ; c’est rassurant le confinement, on s’occupe beaucoup de moi mais je n’y suis pas habituée… alors je m’oppose aux règles pour voir ce que ça va faire… ; je teste H24 mon assistante familiale pour vérifier si elle va tenir bon, car je suis assez tenace en mon genre et j’aime bien agacer les autres, histoire d’attirer leur attention, qu’ils s’occupent d’une certaine façon de moi, qu’ils se rappellent que je suis là ou qu’ils se fâchent ou qu’ils me rejettent aussi, parce que ma maman et mon papa ils ne veulent pas de moi depuis longtemps déjà… c’est bizarre… pourtant j’ai beau tout tenter mais ici on m’accepte comme je suis et on me garde… ça m’étouffe un peu !

ü A 7 ans, je deviens sournoise et tente de récupérer une place unique auprès de mon assistante familiale – à défaut de croire que je n’en ai plus auprès de ma maman depuis l’annulation de mes visites (le téléphone ne remplaçant pas les rencontres physiques et ne s’avérant même pas fiable dans la régularité des appels de maman) – jusqu’ à éliminer mes propres congénères par tous les subterfuges possibles (mais ma maladresse me dessert et me met parfois en réelle difficulté face à mes mensonges ou à ma méchanceté envers mes pairs) ; mais je suis en colère et je veux voir ma maman, elle me manque trop ! Et puis l’école à la maison c’est bien beau mais je dois la partager avec les autres… et je dois surtout partager mon assistante familiale avec les autres…brrr…..

ü A 9 ans, je tente coûte que coûte d’absorber pour moi toute seule mon assistante familiale, quitte à l’engloutir toute entière, sans cesse à la solliciter et à tenter d’allonger le temps à passer avec elle, par tous les moyens, stratégique à souhait, inusable, hyper active, insatisfaite et impatiente, envahissante au point de ne laisser aucune place à la concurrence ; et ce besoin inassouvi de lien affectif finit même par me rendre irritable, agressive… mon papa me manque vraiment : il ne prend jamais de mes nouvelles, il m’oublie au final… il s’en fiche pas mal de ce que je deviens…

ü A 16 ans, je manifeste mon impatience en va-et-vient incessant, à la fois là, pas là, intrusive, absente, participative, passive, incluse, exclue, à la fois présente et constamment enfermée dans ma chambre, coquette et manquant d’hygiène en même temps, aux émotions qui font le grand huit en permanence, j’utilise l’autre comme un objet puis je le jette violemment quand je n’en veux plus, toujours angoissée à l’idée d’une séparation à venir, par cette impression d’abandon qui me poursuit et me hante jour et nuit ; alors d’instinct je me rends récalcitrante face aux règles qui organisent la vie collective journalière et surtout face aux interdictions qui accompagnent le confinement (comme ne plus avoir la possibilité de partager des moments intimes avec mes amoureux que je collectionne virtuellement, par addiction affective excessive et angoisse profonde de l’abandon) ; moi aussi je veux à tout prix retrouver ma maman et je continuerai à mettre à mal le lieu d’accueil où je vis s’il le faut, car personne ne me comprend !!! Je suis une victime du placement !!!

ü Puis quand on a 17 ½ ans, je voudrais voir la situation se figer sur ce moment latent dans lequel je n’ai pas plus envie de m’échapper que de me rendre actrice, au risque d’être propulsée à vitesse grand « V » à la porte de mes dix-huit ans ! Alors j’attends patiemment et me rends passive à souhait, réussissant même à me fabriquer des rituels de vie quotidienne, moi qui pourtant allait si bien… et qui vous démontrais mon envie d’avancer… même ma joie de vivre n’est plus… ou je m’efforce de faire semblant histoire de ne pas vous alerter… et de vous ménager. J’ai trop peur de devoir partir : c’est beaucoup trop tôt ! Je ne suis pas prête ! Je suis trop attachée à vous ; j’ai encore besoin de vous ! Si seulement je pouvais rester encore un peu plus… je cauchemarde, je m’accumule les conflits via les réseaux sociaux, je suis effrayée tout le temps, pour tout !!!

ü Et dans tout ça, mon mari et moi, notre fille de 21 ans, et notre fille de 15 ans, devons, ensemble, composer au mieux pour rendre le quotidien agréable… et ils me sont à eux trois d’une très grande aide et d’une réelle efficacité, dans cette complicité qui nous lie : ils sont ma soupape ! Je reconnais la chance que j’ai de pouvoir compter sur eux et de déléguer quand je sens que c’est nécessaire et cela se fait même naturellement entre nous ! Nous faisons vraiment preuve d’endurance je trouve, autant physiquement que psychologiquement ! Nous formons une vraie équipe ! Je les en remercie (même si nous faisons en sorte d’épargner au maximum la plus jeune d’entre nous…).

Alors oui nous vivons une période humaine intense et nous sommes solidaires en ce sens ! Je ne me nomme pas comme mal lotie aujourd’hui, mais je vous fais partager les effets de cette situation sur chacun de nous et sur notre collectif à long terme… Chacun de nous est sensiblement touché par la situation surtout quand le déconfinement ne nous concerne pas quand les parents s’opposent à un retour à l’école !

Grâce aux multiples activités proposées nous tenons bon, et c’est essentiel ! Et parce que notre implication personnelle et notre engagement professionnel s’harmonisent pour accompagner au mieux ces enfants que nous accueillons et pour qui nous nous sommes engagés, nous gardons espoir en ce quotidien, au-delà des épreuves et de notre discipline qui devient à elle seule pluridisciplinaire, entre éducation quotidienne familiale, accompagnement scolaire et soutien psychologique…

Mais je crains surtout les effets négatifs sur le psychisme de ces enfants fragiles que nous accueillons après déconfinement définitif ! Et à l’idée même du déconfinement ils semblent déjà s’inquiéter ! La réouverture vers l’extérieur ne risque-t-elle pas de les sur angoisser et de carencer leur addiction affective comblée au plus haut point durant ce confinement à nos côtés ?

Marie-Laure Deligné

Assistante familiale

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