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J 42 - Déconfinement mode de désemploi...

”Et maintenant, que vais-je faire ???”

La chanson de Bécaud tourne en boucle dans ma tête depuis plusieurs jours déjà. Depuis que nous réfléchissons désormais aux conditions du déconfinement.

J’ai bien essayé de remplacer la ritournelle par la phrase de Blier dans Les Tontons flingueurs. ”Merde, il faut qu’on s’organise. Merde, il faut qu’on s’organise. Merde, il faut qu’on s’organise.” Mais vous reconnaitrez que c’est bien moins élégant et que toutes les générations n’ont peut-être pas cette référence cinématographique.

Je me suis alors avalé les saisons 3 et 4 de La Casa de Papel sur Netflix pour tenter d’imiter le fameux professeur ; j’ai donné des noms de villes à tous mes collègues, imaginé des briefs communs et quotidiens, organisé des plans A, B, C, C prime, D, D ter… La ritournelle tournait toujours en boucle.

Et comme cela risquait de virer à l’obsession, j’ai voulu en parler à mon toubib. Lui seul pouvait poser un diag…

Mais oui ! Diagnostic ! Emergeant du fond de mon cerveau, la remarque de l’un des jurés de mon mémoire CAFERUIS m’a rappelé qu’il fallait passer par un diagnostic clair, net, simple et précis.

Les quelques neurones encore actifs se sont mis alors à travailler (ou à télétravailer ? il faudra que je m’interroge à ce sujet)

Première point. Pour reprendre une activité ”normale” – si tant est qu’elle puisse l’être après cette période surréaliste – équiper les gens en masques.

Sauf que les commandes ont été passées en Chine ; que la Chine les a revendues sur le tarmac aux américains pendant que l’un de nos pilotes, révélé positif au Covid, était renvoyé manu militari dans notre beau pays – du moins c’est ce que l’on nous a dit. Et que toute notre production a été délocalisée là-bas. OK. On relocalise ? Oui, mais pour produire ici, il faut des ouvriers. Et ces ouvriers veulent des masques pour travailler. Retour à la case départ.

Heureusement, les bureaux de tabac et les pharmacies - chaîne pour le moins paradoxale si on la regarde sous l’angle de l’addiction à la nicotine – ont le droit de vendre des masques. Oui, mais ils n’en ont pas reçu pour les mêmes raisons énoncées ci-dessus. Re retour à la case départ.

En attendant de résoudre ce premier point, deuxième point : le gel hydroalcoolique. De ce côté, on a de la chance ! Quelques grands chais ont annoncé qu’ils allaient distiller leur récolte 2019 afin de produire du gel et par là même faire de la place dans leurs caves pour la récolte 2020. Nous allons donc bientôt nous laver les mains avec du Château Petrus, du Quincy, du Château Chalon ou du Gewurztraminer ! Sauf que pour cela, il nous faut l’autorisation de l’Europe. Bon… nous allons donc continuer à boire en attendant.

Troisième point : les gestes barrières. Mais, quels gestes ? Ah !? Se laver les mains régulièrement ? Ne pas éternuer à la cantonade ? Utiliser un mouchoir jetable ? Mais ça, on le faisait déjà avant le confinement. C’est d’ailleurs pour cela qu’au Foyer Départemental de l’Enfance de Strasbourg, on a si bien résisté à la pandémie.

Bon, donc voyons maintenant l’occupation préférée de ce sacré Charlemagne qui avait des idées folles : l’école.

L’un des plus hauts responsables de notre République a dit : ”[…] nous proposons une réouverture très progressive des maternelles et de l’école élémentaire à compter du 11 mai, partout sur le territoire, et sur la base du volontariat. ”. Soit.

Mais pour organiser cette étape, il faut d’une part que le corps enseignant ne soit pas personne vulnérable et d’autre part qu’il soit suffisamment protégé pour ne pas faire valoir son droit de retrait comme l’en ont informé précisément les syndicats.

Passé ce préalable, l’école du quartier va rouvrir. La directrice, avec laquelle nous collaborons quasi quotidiennement en temps normal, nous a informé que la réouverture n’en est qu’au stade de la réflexion Et que, de toutes les façons, les journées des 11 et 12 mai seront consacrées aux réunions des personnels de l’école. C’est vrai qu’eux aussi, ils sont confinés à leur domicile jusqu’au 11.

Donc, le 11 mai, pas d’enfants à l’école. Ni le 12.

Et pour la suite, le déconfinement se fera par palier.

Oui, mais quels paliers ?? Un jour sur deux ? Une semaine sur deux ? Une demi-journée sur deux ?

Léo, petit garçon espiègle, m’a dit au détour d’un couloir : ”M’ssieu, m’ssieu, moi, je veux bien y aller à l’école, la moitié de la semaine. Le mercredi, le samedi et le dimanche”. En voilà un qui a tout compris.

Calcul fait, nous nous rendons à l’évidence que les enfants ne pourront pas être scolarisés plus d’un jour par semaine si nous voulons respecter les règles édictées au niveau national.

Soit 7 jours d’ici à la fin de l’année scolaire.

Nous pouvons donc légitimement nous poser la question de l’utilité de cette réouverture. Ne fallait-il pas se retrouver en septembre prochain ?

Cette question d’échéance au 11 mai se pose également au sein du Foyer pour la reprise des visites médiatisées entre les parents et les enfants placés. Autre volet important du déconfinement.

Certes, des communications téléphoniques en visiophonie ont été mises en place par les équipes éducatives et nous en avons ressenti tout le positif dans plusieurs situations. Apaisement chez certains parents de constater que leur progéniture se porte bien et que nous en prenons soin. Soulagement chez certains enfants de pouvoir communiquer avec leurs parents sans être en contact direct. La visiophonie apporte des bienfaits dont nous n’avions pas mesuré jusqu’alors la portée et dont le confinement nous a montré les bénéfices.

Nous pourrions d’ailleurs suggérer au législateur le recours à ce mode de contact en préambule des visites médiatisées, par exemple, ou lorsque l’un des parents est incarcéré. Allo Adrien Taquet ? Mince, je n’ai pas son 06. Ou peut-être Xavier Iacovelli au Sénat ?

En tous les cas, cela met une distance qui semble être profitable à l’enfant et le sécurise dans son rapport à ses parents.

Il faudra résoudre d’une part la question de la garantie des droits égalitaires pour tous les parents ; la fracture numérique étant une évidence sociétale, mais également celle de l’équipement de nos établissements en moyens technologiques modernes et enfin celle de la sécurité des échanges par les réseaux qui, comme nous le savons bien, peuvent être piratés ou détournés à des fins peu recommandables.

En attendant, les visites médiatisées vont reprendre et se posent donc mille questions en rapport avec la sécurité sanitaire des enfants, des parents et des professionnels.

La circulation des personnes devra être très réglementée, l’équipement en masques devra être obligatoire mais il y a un point pour lequel nous n’aurons pas de réponses avant de nous confronter à la réalité de ces visites.

Comment empêcher un enfant de se précipiter dans les bras de l’adulte qu’il sera peut-être heureux de retrouver ? Comment interdire à une maman de prendre son enfant contre elle après ces semaines d’absence physique ? Et surtout, comment faire respecter des règles à des enfants dont l’une des étapes de construction personnelle et sociale est justement d’enfreindre ces mêmes règles pour se confronter à la réalité et aux interdits ?

Après avoir géré l’urgence du confinement qui a bousculé toutes nos habitudes de vie personnelle et professionnelle, il nous faut désormais nous attaquer à l’autre facette de l’évènement.

Et il nous faut du temps pour ne pas nous épuiser dans l’urgence dans laquelle nous évoluons depuis 45 jours déjà.

Le président de notre département du Bas-Rhin – Frédéric Bierry, pour ne pas le nommer – défend depuis le début de la crise sanitaire un déconfinement à fin mai. Et dans une allocution du 30 avril, il reprécise sa pensée en appelant les parents qui le peuvent à ne pas scolariser leurs enfants avant cette date du 25 mai. Et il ajoute ”Mon devoir est de prendre mes responsabilités.”

Je trouve cet homme à la fois visionnaire et réaliste. En tous les cas, prudent ! Et je ne dis pas cela parce que techniquement il est mon patron. La flagornerie n’est pas dans mes habitudes. Et celles et ceux qui me connaissent le savent bien.

Dans une région – l’Alsace – où les deux départements ont été fortement touchés par la pandémie, comment voulez-vous prétendre tout redémarrer le 11 mai comme si de rien n’était ?

Et d’ailleurs, redémarrerons-nous ? Ou bien allons-nous imaginer autre chose ? Et donc, peut-être, démarrerons-nous ? Sentez-vous la différence ?

La question est-elle ”Comment redémarrer ?” ou plutôt ”Que faire ?”

Parce qu’il faut bien le reconnaitre : la vie d’après ne sera pas comme celle d’avant.

Prenons juste la notion de télétravail. Pas besoin d’être sociologue pour annoncer que notre mode de travail va changer chaque fois que le télétravail sera possible. Non ?

Alors, que faire et comment le mettre en œuvre vont être les grandes questions de ces prochains jours. Et les réponses n’iront pas de soi. Loin de là. Mais nous pouvons faire confiance à nos congénères : ils ont réussi à s’adapter au confinement en un temps record. Ils sauront imaginer le chemin inverse.

En attendant, la petite musique de Bécaud tourne toujours dans ma tête. Il ne demandait pas comment il allait faire mais…

”Et maintenant, que vais-je faire ???”


Lionel AUZET, responsable Service Petite Enfance, Foyer de l'Enfance de Strasbourg

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