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J 25 - Les enseignements du confinement...

Mis à jour : mai 14

Après trois semaines de confinement dans les pouponnières sociales et services de jeunes enfants placés rien ne s’est passé comme on pouvait l’imaginer…


Au début du confinement, la plupart des Institutions et des professionnels de la Protection de l’enfance anticipaient que la situation de placement – qui reste une séparation contentieuse car imposée par le Juge – allait être rendue encore plus difficile et douloureuse par le confinement pour les parents et les enfants du fait de l’interdiction des visites pour des raisons sanitaires. En moins de deux semaines, dans plusieurs centres d’accueil de ces enfants, les observations ont révélé le plus souvent l’inverse. Il a fallu un peu de temps pour que ces observations se conçoivent, osent s’exprimer et se diffusent entre les structures, tant elles allaient contre les idées reçues.

La création de ce blog sur « Les enfants protégés les professionnels de la protection de l’enfance et le Virus » mis en place très rapidement après le confinement a été un vecteur essentiel de remontées d’observations puis dans l’émergence d’un consensus qui tranchait avec les craintes exprimées auparavant. Ces constats étonnants et ces résultats improbables allaient à l’encontre des représentations communes et ont interrogé les professionnels.


Des constats inattendus :

1 - les jeunes enfants vont globalement bien,

2 – le cadre apaisé (moins de visites, de changements, de prises en charge, une plus grande permanence du personnel, parfois plus de personnel) soigne les troubles de l’attachement en stabilisant la vie quotidienne

3 - « l’éloignement physique contraint » avec les parents semble permettre paradoxalement un rapprochement affectif par les moyens numériques, smartphones, tablettes, écrans,

3 – et que dans cette période particulière, les « visites numériques » entre parents et enfant s’avèrent souvent d’une plus grande richesse que lors de visites présentielles,

4 – mais que ce nouveau mode de maintien des liens avec la famille s’est développé de façon empirique, sans analyse de son impact. (lire sur ces questions connexes: "L’office du juge des enfants à l’épreuve de la crise sanitaire" sur https://www.dalloz-actualite.fr/node/l-office-du-juge-des-enfants-l-epreuve-de-crise-sanitaire#.Xr1_LcbgrOQ )

5 – et que ce nouvel usage nécessiterait certainement un cadre réfléchi pour le rendre efficient, en fixer les limites, et éviter les dérives du caractère intrusif de l’image et de la dépossession de l’enfant sous le regard d’autrui.


Mais un constat choquant :

Ce rétablissement de liens parents-enfants n’a pas toujours été possible.

En effet la fracture numérique frappe parfois autant les services de Protection de l’enfance que les familles des enfants confiés. La recherche d’ordinateurs au début du confinement était orientée vers la poursuite de la scolarité… pas vers la continuité des liens ! Le manque de moyens informatiques et de réseau de qualité est parfois criant et injuste. La Protection de l’enfance est longtemps restée une fonction peu valorisée dans la société et souffre encore de disparités criantes dans ses dotations matérielles et en moyens humains.


Alors qu’imaginer pour l’avenir ?

Beaucoup d'enfants placés ont conscience de la fragilité de leurs parents et s'en soucient, au-delà du fait de ne pas avoir été bien traités par eux. Et ces enfants, comme les autres, perçoivent très bien la lourdeur de l'angoisse des adultes, mais, manquant de sécurité affective, ils sont moins bien armés pour la gérer. Ces situations de stress qui se rajoutent à l'insécurité affective peuvent faire flamber les troubles du comportement, la violence, ou provoquer des replis sur soi, des troubles anxieux sévères et altérer la communication et le développement.

Il est donc essentiel dans le cadre de la pandémie de maintenir des contacts parents enfants ne serait-ce que pour respecter les modalités du maintien des liens familiaux ordonnées par le Juge, mais aussi pour rassurer les enfants.

C’est dans ces circonstances qu’ont été expérimentées dans de nombreuses structures de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) des « visites numériques » parents-enfant selon des modalités empiriques et avec les moyens du bord quand c’était possible. Il a fallu les organiser sous cette forme nouvelle dans l’urgence pour respecter le confinement et la distanciation sociale, mais sans expérience préalable, ni cadre d’usage. Il est raisonnable de penser que même en cas de « déconfinement » dans quelques semaines celui-ci ne constituera pas un retour à la normale mais qu’il y aura des conditions variées selon les territoires avec la réapparition de clusters épidémiques locaux. Pendant encore de nombreux mois, jusqu’à obtenir une immunité de la population suffisante par contact ou par vaccination, il y a tout lieu de penser que les visites familiales présentielles ne seront pas systématiquement redevenues possibles et qu’il y aura lieu de poursuivre et développer les visites numériques.


Une révolution conceptuelle

C'est une révolution conceptuelle du même ordre que la télémédecine mais sans doute beaucoup plus complexe à gérer du fait de la vulnérabilité des parents et de la situation de dépendance de l’enfant. Mais les effets positifs potentiels de cet usage en Protection de l’enfance seraient considérables si les notions de « visites numériques » et de « liens numériques » étaient conceptualisés et que les acteurs y étaient formés.


Pourquoi ?

Les situations familiales en Protection de l’enfance sont caractérisées par l’inadaptation relationnelle entre les parents et l’enfant. De ce fait les relations deviennent douloureuses, conflictuelles et parfois violentes avec le temps. A l’inverse, on observe aussi des situations de négligences préjudiciables et de distance dans la relation.

L’observation du comportement des parents et des enfants lors des « visites familiales présentielles » lorsqu’elles sont « médiatisées » par les professionnels révèle souvent ces modes de fonctionnement maladroits ou inadaptés inscrits dans la durée. Par exemple, tel parent arrive au rendez-vous et se précipite sans égard et sans salutation préalable sur son bébé qui dort, le prend vivement pour le serrer dans ses bras, le repose dans un transat pour le prendre en photo, cherche à l’exciter pour obtenir un sourire forcé (comportement de surinvestissement relationnel intrusif) et disparaît tout soudain sans précaution de la pièce pour chercher du réseau et expédier la photo à on ne sait qui (comportement de sous-investissement relationnel négligent). Le bébé pleure, surpris dans son sommeil, brusqué dans les gestes et abandonné aussitôt à son sort. Quand le parent réapparaît, il faut toute la patience et l’expérience du professionnel présent pour apaiser les protagonistes, l’excitation des parents, la détresse de l’enfant, et tenter de recoller les morceaux dans le temps restant de la visite.

Lors d’une « visite numérique », le professionnel n’a pas à protéger l’enfant de l’inadaptation relationnelle du parent dans ses aspects physiques mais peut au contraire accompagner les parents et l’enfant dans la rencontre sur un autre rythme respectueux des besoins de l’enfant (dort-il ? est-il détendu ? est-il heureux de voir le visage de ses parents ?). De même la distance permet d’inviter les parents à décomposer le temps de la rencontre entre se présenter, présenter ses salutations, prendre des nouvelles, entrer en relation, le tout accompagné par le professionnel qui peut à la fois laisser libre court à des séquences relationnelles satisfaisantes pour les parents et l’enfant mais aussi rassurer physiquement l’enfant s’il est dans une situation de malaise voire même décider d’interrompre celle-ci quand les conditions psychologiques de l’entretien sont trop dégradées. Mais plus souvent la décomposition du temps d’échange entre ces différentes étapes va permettre une visite de meilleure qualité dont le souvenir didactique va mieux guider le parent pour les prochaines visites présentielles. C’est déjà ce qui s’observait avec des parents qui acceptaient d’être à l’écoute des professionnels lors des visites présentielles avant le Covid. Mais là, du fait de la distance numérique cela devient possible pour beaucoup d’autres situations, ce qui est une révolution conceptuelle.


Conclusion

Il serait dramatique d’oublier ces enseignements (« soins des troubles de l’attachement par la stabilité du cadre » et le « soin des liens affectifs par le numérique ») après la crise du Covid. Mais la durée prévisible de la pandémie dans l’attente d’un vaccin encore hypothétique nous laisse un peu de temps.


Docteur Daniel Rousseau


Lire aussi sur ce blog au sujet de l'intérêt des visio-visites familiales ou visio-conférences numériques pour le maintien des liens en Protection de l'enfance :

Les enseignements du confinement

https://www.programmepegase.fr/post/j-25-les-enseignements-du-confinement


L'écran, un espace de rencontre

https://www.programmepegase.fr/post/j-47-l-%C3%A9cran-un-espace-de-rencontre


Ma mère va être toute seule

https://www.programmepegase.fr/post/ma-m%C3%A8re-va-%C3%AAtre-toute-seule


Interview de Christine sur le continuité du service public en Protection de l'enfance (dont les visites numériques en visio

https://www.programmepegase.fr/post/interview-de-christine-la-continuit%C3%A9-du-service-public-en-protection-de-l-enfance


Lettre d'un premier de tranchée

https://www.programmepegase.fr/post/lettre-d-un-premier-de-tranch%C3%A9e


Les liens dans le bouleversement numérique

https://www.programmepegase.fr/post/j-23-les-liens-dans-le-bouleversement-num%C3%A9rique


Ce blog me passionne et me met le cerveau en ébullition

https://www.programmepegase.fr/post/j-39-ce-blog-me-passionne-et-me-met-le-cerveau-en-%C3%A9bullition

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