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J 18 - Une visio-consultation avec Éloïse, 5 ans.

Mis à jour : avr. 5

Éloïse et le Corona-Avirus.

Éloïse a été placée chez sa grand-mère par le Juge des Enfants alors qu’elle avait 3 ans. Elle avait vécu auparavant avec sa maman qui présentait des troubles psychiques. Éloïse ne savait pas ce qu’était manger à table. Elle avait pris très peu de poids l'année de ses deux ans. Elle avait un langage totalement incompréhensible, était très agitée, faisait des colères à la moindre contrariété, tapait les adultes. Un essai de scolarisation s'était révélé difficile. Un lieu étrange pour elle dont elle ne saisissait pas les règles. Et puis elle était trop différente pour réussir à se faire des camarades de jeu. Alors, elle les agressait.

Rapidement après que le Juge lui ai confié Éloïse, sa grand-mère me l’avait amenée en consultation. Eloïse semblait s’inquiéter pour sa mère : « Mam’ Bo’ Têt’ !? » en posant sa main sur sa tête. Plus tard elle a parlé de "Maman triste". Éloïse était aussi très angoissée, avait peur qu’on l’abandonne et ne supportait pas les séparations. Par exemple arrêter de jouer et quitter mon cabinet. Colères à chaque fois. Difficiles à calmer. Par contre dans cette nouvelle configuration de vie, les débuts dans une seconde école furent paisibles. Elle expliqua même à la directrice , "maman bobo la tête à l'hôpital", phrase qu'elle répétait en boucle à tout personne nouvelle rencontrée. Elle avait certes du retard dans le langage et dans les acquisitions, mais se comportait avec gentillesse et bienveillance vis à vis des autres enfants.

Deux ans plus tard, Éloïse a beaucoup progressé. Elle est capable de se poser. Elle a rattrapé tous les retards dans son développement. Elle parle très bien, est une élève comme les autres, il n’y a jamais eu de violence dans cette école. Elle reste agitée par moment, encore angoissée pour sa maman, avec toujours des colères suite à de petites contrariétés  du quotidien qui peuvent la liquéfier. Maintenant elle s’en excuse. Le chaos de ses trois premières années de vie la hante toujours.

L’épidémie est passée par là, le confinement et l’impossibilité de venir en consultation.

On programme un temps entre écrans interposés. Pas évident à 5 ans quand on ne tient pas beaucoup en place.

Le début de la consultation est très éclaté. Éloïse est très agitée, je vois un bout de visage, puis rien, une main, des doudous…

- Qui est-ce ?

- Un chat et un chien.

- D’où viennent-ils

- De Chine

- Ha !

- C’est Maman qui les a donnés.

Nous y voilà. Éloïse reste toujours très ambivalente vis-à-vis de sa maman qui lui a apporté à la fois de l’affection, désordonnée, et de l’insécurité, proche du chaos. En ce temps d'épidémie planétaire les doudous « Made in China » résument le dilemme d’un lien douloureux et dangereux, trop lâche et trop serré à la fois. Éloïse peut dire que Maman est dehors faire les courses et que c’est dangereux. Éloïse s’inquiète de savoir si sa mère saura se protéger. « Maman est malade, elle a mal à sa tête. » Façon qu’elle a de nommer les troubles psychiques de sa mère.

Je cherche à la rassurer, sa grand-mère relaye. Ça semble fonctionner.

Éloïse peut passer à autre chose : elle disparaît à nouveau longtemps hors de l'écran, il ne reste que le doudou chien sur le divan.

Elle revient avec son cahier de travail de l’école, qu’elle fait assidûment chaque jour. Elle m’explique les exercices, me demande de répondre aux questions de vocabulaire, de dénombrement. Je me fais tancer si je ne comprends pas bien ou réponds de travers. Jouant son rôle avec application, sa diction est celle d’une institutrice des anciennes "Ecoles normales". C’est difficile de se rappeler qu’il y a deux ans elle était incompréhensible. « Mam’ Bo’ Têt’ !? ».

Enfin Éloïse lâche règles et cahiers et veut me lire une histoire. Elle l’a dictée à sa grand-mère, transformée en secrétaire soumise. Vous pourrez la lire vous aussi.

La consultation s’est donc déroulée en trois temps qui racontent l’histoire de cette petite fille. L’angoisse et l’agitation d’abord – je ne vois rien ou qu’une main ou un trublion qui traverse vite le champ de l’écran, je ne sais plus où elle est – quand elle évoque sa maman et le corona-avirus. Très posée ensuite pour m’expliquer ses travaux d’école (faits à la maison) et me reprenant si je ne lui semble pas assez attentif à son enseignement et ses questions. Puis un temps affectueux, très apaisé, tout-contre sa grand-mère quand celle-ci me lit le petit conte qu’Éloïse lui a dicté. Trois étapes de sa vie. L'angoisse et le stress, la reprise du développement, l'acquisition d'une meilleure sécurité intérieure.

On se fait au-revoir de la main, c’est un peu difficile de se quitter.


Le conte d’Éloïse :

« Le Corona-Avirus »

« Le corona-avirus vient de Chine (des fois Chine fait des erreurs.)

Il ne faut pas le toucher, il est dangereux.

Le président a dit il ne faut pas sortir du tout.

C'est triste pour les enfants qui vivent dans des petits appartements.

Les petits enfants sont inquiets, il n'y a plus de magasins, tout est fermé, c'est triste !

Paul dit : « Il n'y a pas de virus chez moi ».

Quelqu'un pleure, Paul se retourne, c'est son petit frère, bébé. La fenêtre est ouverte pour aérer la chambre de bébé, maman ferme la fenêtre.

Paul voit dans le ciel une surprise qui l'attend : corona-avirus !

Il dit : « Il faut que je rentre, mes parents m'ont dit : « Il faut que tu rentres vite pour ne pas être malade ».

Son père lui dit : « Il faut mettre des fils électriques dans le corona-avirus, plongé dans un verre »

Les enfants disent : « Youpi il n'y a plus de virus, il est parti dans une planète près du soleil. Youpi on peut retourner à l'école... »

Les œufs de Pâques sont à l'école, la maîtresse dit : « Il faut les emmener chez vous. C'est les 5 ans de Paul, mettez les smarties et les bonbons dans le cartable...Maintenant, allez, au travail... »

Paul finit son travail, met son manteau et son bonnet, son cache-cou.

Tout le monde rentre dans sa maison. »

Eloïse

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