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J 9 - Enfants en pouponnière, journal de guerre : Dorothy Burlingham et Anna Freud.

Mis à jour : avr. 15

Dans la guerre contre le Covid-19, la situation des enfants confinés dans les pouponnières n'est pas sans évoquer le récit d'Anna Freud et de Dorothy Burlingham sur la vie des enfants à la Nursery d'Hampstead durant le blitz lors de la seconde guerre mondiale à Londres. Leur livre "Enfants sans famille" (1), paru en 1944, introuvable aujourd'hui, relate les observations, d'une étonnante modernité, qu'elles firent au jour le jour dans cet établissement. Vous en découvrirez ici, petit à petit, sous la forme d'un feuilleton, des extraits choisis, qui racontent la nécessaire sécurité affective dont doivent bénéficier les jeunes enfants, même en temps de guerre et dans les situations de séparation. Vous pourrez aussi vous émerveiller de la qualité et de la finesse des observations sur le développement de l'enfant ainsi que le discernement dont témoignent les auteurs concernant les avantages ou les inconvénients de l'accueil collectif pour les jeunes enfants.


Première partie : avant 12 mois


"La Nursery d'Hampstead dépend de l'Association des Parents adoptifs d'enfants victimes de la guerre de New York et doit ainsi son existence à la générosité américaine. Comme toutes les colonies fondée par cette association, notre Nursery offre, pour la durée de la guerre, aux enfants dont la vie familiale a été brisée, soit temporairement, soit de façon permanente, suivant les cas, un refuge. Comme les autres colonies également , elle ne se conforme pas aux règlements qui régissent les pensionnats ordinaires, mais tente de redonner aux enfants ce qu'ils ont perdu : la sécurité d'un foyer stable avec toutes ses possibilités de développement individuel. La seule particularité inévitable de l'internat, c'est l'absence de la famille elle-même." [ … ]

Quiconque s’occupe d’éducation et de psychologie infantile sait que l’enfant qui a passé toute sa vie dans un pensionnat (dans un orphelinat, par exemple) présente un type particulier et diffère à plusieurs points de vue des enfants grandis dans un milieu familial. [ … ] Une observation superficielle de ces enfants fournit un tableau discordant. Extérieurement, rien ne les distingue des enfants élevés dans des familles bourgeoises : physiquement bien développés, ils sont convenablement vêtus et nourris, ont acquis des habitudes de propreté, se tiennent bien à table et sont capables de se conformer aux usages et aux règlements. En ce qui concerne le développement du caractère au grand désespoir de chacun et en dépit de bien des efforts, il apparaît surtout une fois qu’ils ont quitté le pensionnat très peu au-dessus du niveau d’enfants abandonnés ou négligés. C'est à cause de ce développement défectueux que certains pédagogues inquiets se sont toujours davantage élevés contre la conception même des nurseries-pensionnats et ont projeté de placer les petits orphelins ou abandonnés dans des familles adoptives, etc. Mais puisqu’il ne sera sans doute jamais possible , en dépit de tous les efforts, de supprimer entièrement l’existence nécessaire de ces pensionnats, il convient de résoudre une question intéressante : jusqu'à quel point des échecs comme ceux que nous venons de décrire tiennent-ils à la nature même de ces pensionnats du fait qu'ils diffèrent du milieu familial ? Parviendra-t-on à remédier à cet état de chose dans le cas où ces institutions voudraient et pourraient modifier leurs méthodes ?

[ … ]

Le pensionnaire dont on ne s’occupe que pour le nourrir, le baigner ou le changer se trouve dans une situation désavantageuse. L’attention dont chacun des bébés peut individuellement faire l’objet (jeu, promenades en voiture, gymnastique du premier âge, etc.) dépend exclusivement de l’organisation et des aménagements de la nursery. Il faut naturellement que ces sortes de soins soient donnés par une remplaçante de la mère à laquelle l’enfant puisse s’attacher (2) ; ils n’ont aucune valeur si ce sont des visiteurs, des personnes étrangères à la maison ou les aides bénévoles qui les prodiguent."


La deuxième année de vie :


1 - Le contrôle musculaire

"Un grand évènement se produit dans la vie de l'enfant : il apprend à se mouvoir librement et à contrôler ses mouvements, il arrive rapidement à passe du rampement à la marche, à la course, à la grimpée, au saut, puis il parvient à manipuler et à remuer les objets, à les pousser, les tirer, les traîner, les porter, etc. [ … ] Dans la plupart des maisons, l'enfant, faute d'un espace suffisant, ne peut s'ébattre librement et, s'il le fait, sa sécurité n'est pas assurée. Presque toutes les mères ne sont que trop prévenues des dangers du feu, de l'eau bouillante, des chutes, des blessures par divers ustensiles ou par les objets que l'enfant peut renverser sur lui. Il en résulte que les petits sont laissés dans leur berceau ou restent attachés dans leurs voitures ou encore, dans le cas le plus favorable, demeurent confinés dans l'espace étroit d'un parc à bébé, et cela à une époque de leur vie où, dans une nursery comme la nôtre, en se mouvant librement dans leurs pièces, ils couvrent des kilomètres. [ … ] Certains enfants, une fois qu'ils ont acquis un bon équilibre, trouvent un plaisir spécial à se promener, un jouet dans chaque main. Parfois, pendant une heure de suite, toute la population de la section des "Juniors" est en mouvement, tournant en rond, se croisant et se recroisant, comme sur une piste de patinage.

Naturellement, les enfants ne font pas usage que de jouets. Tout ce qui, dans la pièce, est transportable : seau à charbon, caissettes à linge, balais, seau de ménage, etc., intéresse l'enfant qui s'en empare et l'examine. Si la chose est permise, les bambins utilisent au maximum leurs capacités nouvelles en ouvrant, défaisant, arrachant et surtout dévissant (3). Quand plusieurs enfants sont réunis, on imagine facilement que des actes de cette nature ressemblent à une équipe de démolisseurs et ne sauraient être tolérés sans dommages dans un ménage. La mère ne cherche pas seulement à protéger l'enfant contre les objets mais aussi les objets contre l'enfant.


2 - Le développement du langage

Toutefois ce serait commettre une grave erreur que de surestimer les avantages acquis en ce domaine [ la motricité… ] sans les comparer aux retard et aux désavantages dans d'autres sphères de la vie infantile. La réalisation do contrôle musculaire n'est que l'une des tâches à effectuer au cours de la deuxième année et l'acquisition du langage n'est pas moins importante. [ … ] En comparant les enfants de nos nurseries avec ceux élevés chez eux, nous constatons que les nôtres sont moins avancés. Cette inégalité dans le développement ne prend pas naissance dès le début du langage. De nombreuses observations pratiquées dans nos garderies montrent que nos enfants âgés de moins de 1 an "parlent", c'est à dire gazouillent et babillent énormément, autant certes que les autres enfants. Naturellement certains bébés sont moins doués à ce point de vue. [ … ] Mais bien que la plupart de nos bébés disposent, dès l'âge de 1 an, des deux mots habituels [ à cet âge] , les progrès dans le domaine du langage ne cessent de se ralentir à partir de cette période. L'espoir donné par un bon début ne se confirme pas. Un enfant de 2 ans, par exemple, même bien développé et avancé à d'autres points de vue, a , en ce qui concerne le langage, un retard de six mois dû à deux causes. La première est que l'enfant au foyer est seul à ne pas parler au sein d'un groupe où le langage constitue le moyen de communiquer. Dans la nurserie, les sujets les plus jeunes étant séparés des plus âgés, forment un groupe où aucun enfant ne sait parler et où le lange ne serait d'aucune utilité immédiate. [ … ] Mais la seconde cause est sans doute plus importante encore. En imitant ses frères et sœurs plus âgés, l'enfant apprend beaucoup de choses et enrichit surtout son vocabulaire, toutefois la véritable faculté de se servir du langage se fonde sur un contact étroit entre enfant et parents. L'enfant saisit instinctivement ce qui émeut sa mère, surveille le visage de celle-ci et en reproduit les expressions. [ … ] En l'absence d'une mère, c'est le début de cette réaction qui provoque une nette diminution du besoin de parler. [ … ]

Un ou deux ans plus tard, ces différences sont à nouveau supprimées : l'enfant étant maintenant membre d'un groupe, son langage est devenu indépendant de toute relation entre mère et enfant.



...à suivre...


Notes :

1 - Enfants sans famille, Dorothy Burlingham, Anna Freud, traduction Anne Berman, PUF, Paris 1949

2 - En 1946, à Budapest, le Dc Emmi Pikler, pédiatre de l'institut de la rue Loczy, fît exactement la même remarque et chercha à y apporter les mêmes remèdes : "même si le comportement des petits enfants vivant dans des internats d’un niveau relativement bon peut tromper un observateur superficiel, la majorité de ces enfants sont gravement atteints du point de vue du développement de leur personnalité » et « La difficulté la plus grande réside dans le fait que, pour obtenir un développement plus sain de la personnalité des enfants, il faut supprimer les formes même les plus attrayantes de la gentillesse impersonnelle, superficielle, schématique, supprimer le dressage, et les remplacer, même chez les nourrissons, par des relations humaines plus étroites, basées sur la coopération, semblables à celles qui existent chez l'enfant vivant dans la famille. »

3 - On voit décrit ici comment la théorie de la libre découverte motrice et de l'environnement par l'enfant prônée par les pédagogues moderne pouvait être appliquée en collectivité d'enfants il y a plus de 70 ans.


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