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Dépasser l'isolement et la séparation...

Maintien du lien avec les enfants protégés, les familles et les assistants familiaux en période de confinement : faire du lien et assurer de la continuité psychique malgré la séparation.

Le confinement nettoie au karcher nos habitudes de travail et passe au crible la qualité de nos pratiques professionnelles.

Je m’appelle Anne, je suis éducatrice de jeunes enfants au service d’accueil familial au Centre Départemental de l’enfant et de la famille.

Je suis amenée aujourd’hui à exercer ma fonction à distance de mon lieu de travail, de mon équipe, des assistants familiaux et des enfants que j’accompagne et des parents.

On sait qu’à un moment donné on a tous rêvé de rester chez soi, bien au chaud, de profiter de sa famille et de ses amis et de sortir comme bon nous semble.

On a un peu souri devant le journal de 20 heures, quand on a vu nos amis chinois mettre en place tout un tas de mesures pour se protéger d’un méchant virus, en 2009 le monde a découvert l’utilisation du masque sanitaire en cas de pandémie lorsque la grippe A est apparue, à ce jour on mesure combien il eut été utile d’en faire des réserves…

Aujourd’hui, en lien avec nos pratiques professionnelles, les mesures de confinement nous amènent à réfléchir et à agir autrement, quelles leçons allons-nous tirer de cette période qui restera à jamais gravée ?

Au sein de mon service il a fallu en urgence mettre en place tout un éventail de procédures et penser ensemble à la façon dont nous pouvions malgré tout maintenir un minimum de lien mais de façon distanciée avec les différents protagonistes.

Une fois les choses balisées, il a été plus facile de nous projeter sur nos actions éducatives malgré une échéance non définie.

Les directives sont les suivantes : Suspension des réunions, suspensions des visites au domicile des assistants familiaux, suspension des interventions à domicile pour les mesures de PEAD (Placement éducatif à domicile), suspension des visites parentales.

Tout en étant indispensable et inéluctable cela est venu balayer nos pratiques et les droits de chacun, mais comment faire autrement et dans l’urgence ?

Avec les assistants familiaux : J’ai commencé par faire un mail d’information en lien avec l’envoi des mesures prises par le gouvernement mais aussi le CDEF. J’ai proposé à chacun de garder le contact minimum une fois par semaine en utilisant tous les moyens de communication en notre possession (mail, téléphone, sms, « whatsapp »).

Tous ont confirmé cette nécessité de garder le contact pour partager un quotidien peu ordinaire et enclin à des manifestations nouvelles pouvant être complexes dans leur gestion.

Il va de soi que la suspension des visites allait bouleverser les enfants qui rencontrent leurs parents régulièrement.

Pour autant, ce droit de visite et de lien bien souvent questionné pour certains enfants nous donne aujourd’hui en étant suspendu, la possibilité d’en voir les effets. Ultérieurement nous pourrons certainement en tirer quelques enseignements.

Garder un contact régulier avec les assistants familiaux c’est aussi leur envoyer le message suivant :« vous n’êtes pas seuls ».

Avec les enfants : « Mais oui mais oui, l’école est finie ! », que nenni, ils ne sont pas en vacances.

Certains ont sauté de joie devant l’annonce du Président, l’enthousiasme s’est estompé quand les premiers mails consacrés au suivi scolaire sont apparus.

Pour les plus jeunes, plus de crèche ni d’école maternelle, pour eux aussi le quotidien est bouleversé.

Alors qu’on prône la stabilité et la régularité, tout est chamboulé. Pas facile de leur expliquer « à distance » pourquoi tout s’est arrêté, pourquoi certains ne voient plus leurs parents.

Il y deux jours, à la lecture des observations de son assistante familiale, j’ai appelé en visio un enfant dont je suis la référente. Il était très surpris de me voir par écran interposé mais finalement il s’y est vite acclimaté.

Ce que je lui ai dit avait déjà été transmis par son assistante familiale mais les paroles du référent sont souvent perçues d’une autre manière et viennent créditer celles qui lui ont été dites.

En l’occurrence, j’ai pu dire que j’avais été en lien avec sa mère, qu’elle pensait à lui et qu’elle ne l’oubliait pas. Sur son visage j’ai pu voir l’émotion suscité par mon discours, il a souri. J’ai pu faire référence à son comportement lié à l’incompréhension d’une situation qui nous échappe aussi.

Ainsi il convient de prendre en compte et de recevoir ce que l’enfant renvoie sans rien attendre en retour.

Parfois la distance peut être bénéfique… Je suis référente d’une petite fille âgée de 7 mois, depuis la reprise de lien avec ses parents deux mois après son placement, son développement stagne, elle ne sourit plus, ne joue plus, l’alimentation est modifiée, elle s’enferme dans le sommeil et pleure durant toute les visites. Les visites sont hebdomadaires, je m’autorise à réduire le temps accordé qui est d’une heure afin de palier à un mal être qui perdure presque 6 jours après la visite.

Ces signes qui font penser à une situation de stress émotionnel du bébé (en lien avec des parents très démunis et très destabilisants dans leur attitude avec leur bébé) ont été consignés dans une note pour alerter le magistrat et demander une réduction des droits de visites.

Depuis la suspension des visites, l’enfant reprend vie doucement, son sourire est réapparu, des mots ont été posés par l’assistante familiale avec qui je me suis entretenue longuement au téléphone. « La réanimation est en cours », hier nous avons reçu le jugement, le magistrat a pris en compte notre alerte, les droits de visites seront espacés.

Avec les parents : Partagés entre la colère de ne plus voir leur enfant et le désir de les protéger malgré tout, ils n’ont pas mis de temps à réagir lorsque la suspension des visites a été effective.

Certains dans la revendication, d’autres dans peine, d’autant que sans date d’échéance il est bien difficile d’apporter de la cohérence à tout cela.

Alors on s’appuie sur les textes et sur ce qui fait autorité pour asseoir la nôtre.

Une nouvelle fois, nous avons mis à profit la technologie et demandé aux assistants familiaux de nous transmettre des photos ou une courte vidéo des enfants accueillis. En retour, les parents ont également envoyé une vidéo.

En fonction de l’âge des enfants cela a pu se faire ou pas, et puis il n’y a pas d’obligation.

Pour quelques parents, cette parenthèse mettra davantage en lumière leur absence et leur incapacité à maintenir le lien si tout n’est pas bordé, pour d’autres, l’opportunité de montrer qu’ils ont une capacité d’adaptation et de mettre à profit leurs compétences parentales en période de crise.

Avant de conclure, il est important de rappeler que pour les situations de PEAD, nous avons le souci de renforcer notre présence en maintenant un lien téléphonique avec la famille de l’enfant qui je le rappelle, est placé au sein de cette dernière et pour qui la notion de protection reste au cœur de nos préoccupations. Cette situation inédite d’isolement qui s’ajoute à la séparation demande d’inventer de nouveaux moyens d’assurer aux enfants et aux parents une continuité psychique dans le lien entre eux et avec eux. Tous les parents n’ont pas cette ressource en eux mais il faut essayer de les soutenir. D’autres sont étonnants dans leur capacité d’adaptation à cette situation.

Si cette période nous amène à faire autrement et probablement pas toujours comme il le faudrait, nous allons en tant que professionnels de la protection de l’enfance continuer à œuvrer ensemble pour que cela soit supportable pour les uns et pour les autres, notamment pour les enfants.

Au gré des concessions, j’ai envie d’avancer à petit pas sans perdre de vue les objectifs que nous nous sommes fixés, je veux garder confiance en attendant nos retrouvailles.

Quand l’heure du bilan sera venue, j’imagine que nous allons retirer un bénéfice de ces épreuves.

Christophe COLOMB a dit : « On ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va ».


Contact : www.programmepegase@gmail.com

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